Frederick Exley - Le Dernier stade de la soif [critique]

1/6/2018

Pour le cinquantième anniversaire de sa publication originale, Monsieur Toussaint Louverture propose à la vente une splendide édition de Le Dernier stade de la soif, une édition talentueusement préfacée par François Busnel et tout aussi somptueusement postfacée par Nick Hornby. Longtemps snobé par les éditeurs français (le livre fut un flop commercial à sa sortie aux États-Unis), il a fallu attendre 2011 pour que ce texte pourtant adamantin et majeur ait les honneurs d’une traduction française – heureusement que les « petits » éditeurs indépendants sont là pour proposer aux lecteurs ce genre de chefs-d’œuvre injustement méconnus !


Le Dernier stade de la soif décrit les profonds échecs professionnels, sociaux et sexuels de Frederick Exley. Ses tentatives pour trouver sa place dans un monde inflexible le mènent aux quatre coins des États-Unis, mais surtout à l’hôpital psychiatrique d’Avalon Valley. En plongeant la tête la première dans ce « long malaise » qu’est sa vie, l’auteur transforme la dérive alcoolisée d’un marginal en une épopée renversante.

MÉMOIRES FICTIFS

Comme Frederick Exley le précise dans une note liminaire (ironique ?), Le Dernier stade de la soif n’est en aucun cas une autobiographie, mais des mémoires fictifs, et, à ce titre, il souhaitait être considéré comme auteur d’une fiction. Nous le considérerons donc comme tel et nous nous garderons bien de faire des parallèles entre ce qui est relaté dans le roman et sa propre vie.

Dénonciation tragi-comique de la culture américaine des années 50 autant que chronique hilarante des déboires d’un poivrot, Le Dernier stade de la soif a surmonté  son flop initial pour finalement acquérir le statut de roman culte dans son pays – le temps fait bien souvent son affaire –, et l’ouvrage est désormais étudié dans les universités américaines. Il faut dire que la position singulière de l’auteur sur son pays prête à analyse.

L’ÉCHEC DANS UN PAYS QUI NE L’ADMET PAS 

Bien loin du rêve américain idéalisé par tout un peuple, Frederick Exley loue l’échec et la déchéance. Rendu fou par ses désillusions et l’alcool, le personnage principal ne parviendra jamais à s’intégrer dans une société qui ne glorifie que la réussite et le lustre. La plume de Frederick Exley est acerbe, certes ; elle dénonce, assurément ; mais elle est surtout magnifique et la prose qu’elle couche sur le papier est d’une qualité rare, d’une fluidité orgasmique. Et si la perspective de passer plusieurs centaines de pages avec un ivrogne fruste et autodestructeur vous rebute, soyez assurés que dans ce cas vous passeriez à côté d’un roman furieusement drôle, un roman qui regorge de situations cocasses et de personnages secondaires follement désopilants.

En définitive, le « roman-autobiographie-fictive-quel-que-soit-le-nom-qu’on-lui-donne » – comme l’écrit si bien Nick Hornby dans sa postface – de Frederick Exley est un ouvrage énorme qui mérite d’être élevé au rang de chef-d’œuvre.




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Le Dernier stade de la soif
Frederick Exley
Le Dernier stade de la soif
1968
448 pages

À Propos de l'auteur

Né à Watertown en 1929, Frederick Exley est à la fois unique et emblématique. Unique, car il habitait un univers étrange, et n'obéissait à aucune règle, excepté les siennes ; emblématique car, en écrivain américain typique, sa légende s'est bâtie avec un seul livre.

Suite à ses études, il rejoint New York, puis Chicago, où il enchaîne divers boulots. Après deux mariages et autant de divorces, beaucoup d'alcool, d'échecs et d'errances, il effectue son premier séjour en Hp, en 1958. C'est là qu'il commence à rédiger Le Dernier stade de la soif.

Personnage haut en couleur, journaliste incontrôlable, Frederick Exley, dont la trilogie reçu les éloges de la critique et du public, mourut en 1992 d'une attaque cardiaque.